Lettre sur la Jeunesse à l’usage de ceux qui osent

Il y a tout juste un an, je me permettais l’outrecuidance de publier une Lettre à la Jeunesse. Sous l’égide de Camus, de Zola, de tous ceux qui voyaient en la jeunesse un espoir plutôt qu’une hypocrisie dépassée, je demandais simplement à ce que notre voix soit respectée, qu’elle ait un droit, que nous cessions de représenter uniquement aux yeux de certains des bêtes de foire ou des naïvetés dérisoires. Suite à cela, nous avons créé un média national, basé sur la liberté d’expression des jeunes, regroupant toutes les origines, les passions, les rêves, les bords politiques, les croyances et les priorités. Nous avons su montrer qu’il était possible à la jeunesse de recouvrir la page blanche de notre société pour en faire un océan bouleversé d’opinions contraires. Plutôt que de la confrontation, nous sommes parvenus, de 11 à 26 ans, à créer un débat là où certains prévoyaient un échec.

Notre projet actuel, né du constat que la presse jeune évolue de manière fluctuante
d’un point de vue international, est la suite logique de notre ambition. Alors que la France s’entiche chaque année davantage de ses « Journalistes Jeunes », permettant le développement de plus en plus massif des médias jeunes aux quatre coins de l’hexagone, certaines parties du monde ignorent encore cette opportunité offerte à la jeunesse. Ainsi, si 2017 a vu en France la légitimation du droit de publication à 16 ans, les étudiants russes, ukrainiens ou encore polonais doivent principalement se cantonner à des journaux étudiants strictement encadrés, voire censurés. De manière inverse, il faut reconnaître que les jeunes Français ont encore des combats à mener pour que leur
place de journaliste jeune soit permise, reconnue, et surtout valorisée. Que dire ensuite de ces pays en développement où, écrasés par une presse nationale partageant le lit de l’Etat, la jeunesse ignore qu’elle aussi a son droit à l’information, à la vérité, et davantage encore à une expression dénuée de bâillon ? L’évolution de la presse jeune a cela de particuliers qu’elle est le reflet même de la manière dont un pays entend éduquer ses enfants. Qu’il s’agisse de la presse en générale, de liberté, d’enseignement, mais aussi d’autonomie, de développement personnel et d’ambitions individuelles comme collectives. Il ne s’agit ici ni de « jeunisme » ni de discours révolutionnaire selon lequel la
jeunesse seule peut subvenir aux problèmes de notre monde. Tout au plus n’est ce que la perpétuation de l’affirmation d’Albert Camus selon qui le rôle de chaque génération n’est pas de sauver le monde, mais bien « de l’empêcher de se défaire ».
Or, notre lutte pour la liberté d’expression à travers le monde semble avoir oublié ce point-là en ne s’occupant que des journalistes professionnels mis en danger par la main de fer de leur gouvernement. Puisqu’il vaut mieux prévenir que guérir, le droit de publication doit être enseigné dès ses racines, et non pas des années plus tard, lorsque le journaliste aguerri se retrouvera à l’apprendre sous les balles ou en cellule. La liberté d’expression doit être un sujet central des plus jeunes générations aux plus anciennes, sans exception. Dans les pays où l’enfant sait écrire sans en avoir le droit, dans ceux où l’école lui a été fermée, dans ceux même où il l’use au danger de sa vie, notre rôle est de leur donner la possibilité d’en faire leur arme, leur manière de vivre, et de pouvoir soulever avec eux une génération entière qui, peut-être, aura alors toutes les clés en main pour panser les plaies de leur Monde.
Nous ne pouvons éteindre les guerres par la simple force de nos corps, mais nous ne pouvons pas non plus nous satisfaire de la décrire placidement depuis notre salon silencieux. Nous ne pouvons pas nourrir des peuples entiers et sauver de la faim les enfants du monde, mais nos actions peuvent dépasser le don de quelques euros fait ponctuellement, une fois par an, au gré de notre bonne volonté. Nous ne pouvons pas ouvrir des écoles à tous les coins du monde, renverser des dictatures et faire s’écrouler les piliers du terrorisme, mais nous avons assez de clés en main pour aller au-delà des lamentations devant notre écran de télévision. Le sursaut technologique de notre époque, facilitant un accès au monde époustouflant, a comme principal défaut de faire de nous les spectateurs passifs de notre monde qui ne cesse de battre plutôt que de nous exhorter à en être les acteurs.

Tranquillement affalés dans notre canapé, la télévision passant en boucle les images sombres que l’on veut bien nous montrer, il suffit de quelques clics sur notre téléphone pour soutenir financièrement telle ou telle association, ne serait-ce que
de quelques euros. Nos quelques secondes passées à nous attendrir devant la page d’accueil d’une ONG suffit-elle à faire de nous des consciences de notre présent ? Est-on devenu victime de notre confort au point de ne plus chercher à dépasser les informations de notre écran, aller au-delà des limites de nos moyens de communication ? En même temps que la facilité de l’information brouille les flux de vérité, le commerce de l’affabilité nous fait confondre devoir d’empathie et conscience de l’humanité. Le croyant d’autrefois payait pour aller au Paradis ; le citoyen d’aujourd’hui paie pour se donner bonne conscience. Et par-delà ces quelques images que l’on nous montre, le monde, hors de nos frontières visuelles, brûle à petit feu.
Nul d’entre nous ne peut exhorter les foules à devenir des héros, aucun de nous ne peut prétendre à la sur-humanité et il est évident que nous ne pouvons pas tous prendre pour exigence la vie d’un peuple à l’agonie. Et pour reprendre la formule camusienne, je dirais aujourd’hui que notre tâche n’est pas de sauver toutes ces vies en périple, mais elle est peut-être plus grande ; elle est de leur montrer que toutes peuvent avoir les clés pour se relever, et même, pour se soulever. Là alors arrive notre mission. Il existe aux quatre coins du monde des pays en feu, des peuples décimés, des guerres sanglantes, que nos écrans de télévision, par laxisme ou bien par conformisme, refusent de mettre à nu en laissant ce devoir aux bénévoles. Quel dommage que la voix de ces derniers ne soit qu’un chuchotement sous les cris de nos politiques.
Nous ne pouvons pas tous créer des écoles, mais nous pouvons leur apprendre à écrire. Nous ne pouvons pas écrire à leur place la misère de leur monde, mais nous pouvons leur donner l’encre et le papier. Nous ne pouvons pas les sauver de leur  pays, mais nous pouvons les protéger toutes les fois qu’ils décideront d’être libres. Nous ne pouvons pas diviser le pain ; mais nous pouvons leur donner la force de le demander. Nous ne pouvons pas vivre pour eux, mais nous pouvons leur redonner le courage de vivre. A notre place, nous avons encore la possibilité de leur apprendre la Liberté.
Quelque part, à l’heure où j’écris, un jeune peut-être, lève les yeux vers le ciel. Depuis mon horizon où le soleil d’août déchire les nuées, je donnerai tout pour savoir ce qu’il voit. Son ciel est-il déchiré par les bombes ? Est-ce un chaos céleste lui rappelant sans cesse la douleur de son existence ? Est-il noir, bleu, ou rouge ? Pleure-t-il ou bien lui brûle-t-il les yeux de son éclat meurtrier ? N’avons-nous vraiment en commun que la distance qui nous sépare de l’astre ? Où qu’il soit, je ne demande qu’une chose : que dans son malheur, la vie ait encore laissé de la place pour les rêves et pour l’espérance.

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